Aller au contenu principal

Arrêt CCOO de la CJUE et suivi du temps obligatoire

••Par Florian•8 min de lecture
ccoocjuesuivi du tempsueconformité

En 2019, un syndicat espagnol a changé les règles du suivi du temps de travail pour toute l’Union européenne. L’affaire est officiellement la cause C-55/18, Federación de Servicios de Comisiones Obreras (CCOO) contre Deutsche Bank SAE. La juridiction était la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Le jugement, rendu le 14 mai 2019, énonçait une exigence apparemment simple : chaque État membre doit obliger les employeurs à enregistrer le temps de travail quotidien de chaque salarié. Les États membres qui ne l’exigent pas sont en infraction avec la directive sur le temps de travail.

Depuis, juridictions et législateurs nationaux ont dû répondre à cette affaire. L’Espagne l’avait anticipée avec le décret-loi royal 8/2019, la Cour fédérale du travail allemande (BAG) s’en est servie pour sa décision de 2022, et le Danemark a instauré une obligation légale d’enregistrement en 2024.

Ce billet explique ce que la CJUE a réellement décidé, pourquoi cela importe, ce que signifient « objectif, fiable, accessible » en pratique, et ce que le jugement n’a pas encore tranché.

Essayez Timesheet gratuitement

Essai gratuit de 30 jours, sans carte bancaire.

Commencer l’essai gratuit

#Les faits de l’affaire

CCOO est un syndicat espagnol majeur. Le 26 juillet 2017, il a introduit une action collective contre Deutsche Bank SAE (filiale espagnole de Deutsche Bank), arguant que la banque devait être tenue d’établir un registre quotidien du temps de travail pour tous les salariés. CCOO soutenait que sans ce registre, il était impossible de vérifier le respect des horaires convenus ou de fournir aux représentants syndicaux les relevés mensuels d’heures supplémentaires exigés par le droit espagnol.

À l’époque, la loi espagnole n’exigeait des employeurs que l’enregistrement des heures supplémentaires, pas des heures normales. La position de la banque était simple : elle respectait la loi espagnole telle qu’écrite, donc la plainte n’avait pas de fondement.

La Haute Cour nationale espagnole (Audiencia Nacional) a saisi la CJUE de la question : la directive sur le temps de travail (2003/88/CE), lue avec la Charte des droits fondamentaux de l’UE, impose-t-elle aux États membres d’obliger les employeurs à enregistrer les heures de travail quotidiennes, même si la loi nationale ne le prévoit pas ?

#La réponse de la Cour

Dans son arrêt du 14 mai 2019, la Grande chambre de la CJUE a répondu : oui.

Le passage clé :

« Les États membres doivent exiger des employeurs qu’ils mettent en place un système objectif, fiable et accessible permettant de mesurer la durée du temps de travail effectuée chaque jour par chaque travailleur. »

La motivation de la Cour reposait sur trois points :

#1. Les droits ne peuvent être vérifiés sans enregistrements

La directive garantit un plafond moyen de 48 heures, 11 heures de repos quotidien et 24 heures de repos hebdomadaire. Aucun de ces droits ne peut être contrôlé sans enregistrement du temps de travail. Sans registre, ces droits restent théoriques.

#2. Sans enregistrements, la charge de la preuve est impossible pour les salariés

Quand un salarié réclame des heures supplémentaires ou dénonce un manquement au repos, il doit généralement le prouver. Sans registre tenu par l’employeur, cette preuve est quasi impossible. La Cour a relevé que d’autres preuves, comme des témoignages ou des e-mails, ne permettent pas d’établir les heures de façon objective et fiable, et que des collègues peuvent hésiter à témoigner contre l’employeur, le salarié étant la partie faible de la relation de travail.

#3. Le droit européen exige une protection effective

L’article 31(2) de la Charte des droits fondamentaux garantit à tout travailleur le droit à une limitation des durées maximales de travail ainsi qu’à des périodes de repos quotidiennes et hebdomadaires. La Cour a jugé que ce droit est vidé de sa substance sans mesure effective.

#Ce que signifient « objectif, fiable et accessible » en pratique

La Cour a utilisé trois adjectifs sans les définir. Ce qui suit est une lecture pratique, pas le texte de l’arrêt.

#Objectif

Le registre ne peut pas reposer sur la mémoire volontaire du salarié en fin de journée. Il doit refléter le temps réellement travaillé, pas une estimation. Une note « travaillé du matin au soir » n’est pas objective ; un enregistrement avec heures de début et de fin l’est.

En pratique, cela plaide contre les tableaux Excel remplis par les salariés deux semaines après coup de mémoire. Cela autorise les logiciels de suivi du temps, les pointeuses, et les enregistrements papier faits quotidiennement et contrôlés par l’employeur.

#Fiable

Le registre doit être digne de confiance. Les modifications doivent être traçables. Le système ne doit pas permettre des réécritures silencieuses effaçant les heures supplémentaires d’hier. En cas de contrôle, le registre doit pouvoir être défendu.

Les journaux d’audit et les horodatages des modifications (fonctionnalités du plan Business de Timesheet) répondent à cette exigence.

#Accessible

Les salariés et les autorités du travail doivent pouvoir accéder au registre. Les salariés doivent pouvoir consulter leurs propres heures ; les inspecteurs du travail doivent pouvoir exiger les registres et les recevoir sous une forme exploitable.

Un fichier Excel verrouillé sur l’ordinateur du manager n’est pas accessible. Une interface de reporting lisible par les salariés et exportable en PDF ou CSV l’est.

#Ce que la Cour n’a pas dit

Le jugement a des limites claires. Il n’a pas précisé :

  • Quelle technologie utiliser. Un registre papier peut être conforme, tout comme une application mobile dernier cri. La Cour est neutre sur la forme.
  • Le niveau de détail requis. Le « temps de travail quotidien » est exigé ; la Cour n’a pas imposé un suivi minute par minute, ni par projet, ni par pause.
  • Qui finance le système. La Cour n’a pas réglé la question des coûts. Elle a toutefois écarté les objections liées au coût : la protection des travailleurs ne peut être subordonnée à des considérations purement économiques.
  • Les sanctions en cas de non-respect. La Cour a statué sur l’obligation ; les États fixent les conséquences.
  • L’articulation avec les modèles de travail fondés sur la confiance. La Cour a laissé la porte ouverte : les heures doivent être enregistrées, mais la conciliation avec des cultures de flexibilité relève du droit national. Les États membres peuvent tenir compte du secteur et de la taille de l’entreprise, et la dérogation de l’article 17, paragraphe 1, pour les salariés qui fixent eux-mêmes leur temps de travail reste possible.

#Mises en œuvre nationales : qui a fait quoi et quand

#Espagne (avant le jugement)

L’Espagne avait déjà légiféré de manière autonome : le décret-loi royal 8/2019, adopté le 8 mars 2019, rendait obligatoire l’enregistrement quotidien à partir du 12 mai 2019, soit deux jours avant le jugement de la CJUE du 14 mai 2019. Le décret impose à tout employeur espagnol d’enregistrer le début et la fin de chaque journée de travail, de conserver les registres pendant quatre ans, et de les rendre accessibles aux salariés, à leurs représentants et aux inspecteurs du travail. Voir le billet dédié à la loi espagnole sur le suivi du temps.

#Allemagne (avec retard)

L’Allemagne n’a pas légiféré immédiatement. La Cour fédérale du travail (BAG) a rendu l’arrêt 1 ABR 22/21 le 13 septembre 2022, jugeant que les employeurs allemands étaient déjà tenus d’enregistrer le temps de travail, sur la base de l’article 3(2)(1) de la loi sur la santé et la sécurité au travail, interprété à la lumière de CCOO. Aucune modification de l’Arbeitszeitgesetz n’a été adoptée ; en octobre 2026, le gouvernement n’avait pas encore adopté de projet de loi. Voir le billet sur l’Arbeitszeitgesetz.

#Grèce (2022)

La loi grecque 4808/2021 a introduit une carte de travail numérique qui enregistre électroniquement le début et la fin du travail de chaque salarié. Elle a été activée en 2022 pour les banques et les supermarchés de plus de 250 salariés et s’étend secteur par secteur.

#France (encore partiel)

La France n’a pas adopté de réforme spécifique CCOO. Le droit français impose déjà un décompte quotidien des heures de début et de fin, ou des heures accomplies, lorsque les salariés ne travaillent pas tous selon le même horaire collectif affiché (article D3171-8 du Code du travail). Pour les salariés en forfait jours (convention annuelle en jours, très utilisée pour les cadres), seules les journées ou demi-journées travaillées sont décomptées (article D3171-10).

#Italie (réforme limitée)

L’Italie imposait déjà un enregistrement du temps de travail avant CCOO : le Libro Unico del Lavoro doit indiquer les heures travaillées chaque jour par chaque salarié (article 39 du décret-loi 112/2008).

#Autres États membres

La plupart des États membres imposaient déjà l’enregistrement du temps de travail avant l’arrêt, dont les Pays-Bas, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et la Finlande. Dans son rapport de mise en œuvre de 2023, la Commission européenne en a cité cinq sans obligation générale claire : la Belgique, le Danemark, Chypre, Malte et la Suède. Le Danemark l’a depuis instaurée (en vigueur depuis le 1er juillet 2024, avec une conservation de cinq ans). La Commission a conclu que les États membres n’avaient pas encore largement répondu à la jurisprudence sur l’enregistrement.

#Ce que cela signifie pour les employeurs

Si vous opérez dans un État membre de l’UE, que votre pays ait adopté ou non une loi spécifique CCOO, le cadre légal vous impose désormais de :

  1. Enregistrer le temps de travail quotidien de chaque salarié. Heure de début, heure de fin, pauses. Salariés au forfait, salariés horaires, cadres couverts par la directive doivent tous avoir un registre.
  2. Conserver les registres de manière fiable. Les modifications doivent être traçables, les données protégées contre la falsification.
  3. Rendre les registres accessibles. Les salariés doivent pouvoir consulter leurs heures ; les inspecteurs du travail doivent pouvoir obtenir les registres sur demande.
  4. Conserver les registres. Les durées de conservation nationales varient (deux ans en Allemagne, quatre ans en Espagne, cinq ans au Danemark) : vérifiez la règle de chaque pays où vous employez du personnel.

L’arrêt CCOO est une norme contraignante du droit européen, mais l’inspection du travail et les juridictions l’appliquent à travers le droit national, de sorte que les modalités diffèrent d’un pays à l’autre.

#Comment Timesheet répond à CCOO

L’arrêt CCOO ne certifie pas de produits. Mais les exigences correspondent parfaitement aux fonctionnalités offertes par Timesheet :

  • Objectif : chaque saisie comporte des heures de début et de fin précises, captées en temps réel via minuteurs, automatisations (NFC, Wi-Fi, géorepérage) ou saisie explicite.
  • Fiable : le journal d’audit du plan Business enregistre chaque modification avec horodatage et utilisateur ; les données sont hébergées sur une infrastructure européenne.
  • Accessible : les salariés consultent leurs heures dans les applications mobile et web ; les exports PDF et Excel répondent aux demandes des inspecteurs du travail dans tous formats courants.

Pour la mise en place au quotidien, voir les billets sur les avertissements RH et les objectifs de temps de travail.

#Questions fréquentes

CCOO s’applique-t-il à moi en tant que freelance ?
Le jugement concerne la relation de travail salariée. Les indépendants véritables sont exclus, même si tenir une feuille de temps freelance reste une pratique courante pour la facturation. Le travail dissimulé (fausse indépendance) peut être contrôlé et requalifié ; dans ce cas, l’obligation CCOO s’applique à l’employeur.

Mon pays n’a pas adopté de loi spécifique CCOO. Suis-je exempté ?
Pas forcément. L’arrêt lie les États membres, et les juridictions nationales doivent interpréter le droit national existant conformément à celui-ci dans toute la mesure du possible, quitte à modifier une jurisprudence établie. La Cour fédérale du travail allemande l’a fait en 2022, sans nouvelle loi.

Et si mon pays bénéficie de l’option de dérogation de l’article 22 ?
La dérogation concerne le plafond hebdomadaire de 48 heures, pas l’obligation d’enregistrement. Les employeurs dans ces pays (par exemple Malte, Chypre, la Bulgarie et l’Estonie, qui l’autorisent dans tous les secteurs) doivent toujours enregistrer le temps de travail, et l’article 22 exige lui-même des registres à jour de chaque salarié en opt-out. Pour ces salariés, seule la moyenne de 48 heures cesse de s’appliquer ; les repos restent dus.

Puis-je me fier à des tableaux gérés par les salariés ?
La Cour n’a pas interdit les tableaux, mais ils peuvent échouer à l’exigence de fiabilité en pratique. Un tableau modifiable rétroactivement sans trace n’est pas fiable.

Qu’en est-il des cadres dirigeants ?
L’article 17(1)(a) de la directive sur le temps de travail permet aux États membres d’exclure les cadres dirigeants et autres personnes ayant un pouvoir de décision autonome, lorsque leur temps de travail n’est pas mesuré ou prédéterminé. Là où un État utilise cette dérogation, l’obligation d’enregistrement ne s’impose pas. Ailleurs (et la CJUE interprète les dérogations de façon stricte), l’obligation s’impose.

#Résumé

  • L’arrêt C-55/18 de la CJUE du 14 mai 2019 impose à tous les États membres d’exiger l’enregistrement du temps de travail pour tous les salariés
  • Le système doit être objectif, fiable et accessible
  • L’Espagne a anticipé la décision, la Cour fédérale du travail allemande l’a appliquée en 2022, et en 2023 la Commission relevait encore plusieurs États sans obligation d’enregistrement claire
  • La Cour ne précise ni technologie ni granularité, seulement que le temps de travail quotidien doit être mesurable
  • Les employeurs doivent enregistrer heures de début, de fin et pauses, conserver les données et les rendre accessibles

#Sources

#Pour aller plus loin

Prêt à commencer ?

Téléchargez gratuitement l’application sur iOS et Android

Cet article fournit des informations générales et ne constitue pas un avis juridique. Vérifiez les textes et règles applicables à votre situation.

← Retour au blog
Partager cet article
Arrêt CCOO de la CJUE et suivi du temps obligatoire