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Arrêt CCOO de la CJUE et suivi du temps obligatoire

Par Florian8 min de lecture
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En 2019, un syndicat espagnol a changé les règles du suivi du temps de travail pour toute l’Union européenne. L’affaire est officiellement la cause C-55/18, Federación de Servicios de Comisiones Obreras (CCOO) contre Deutsche Bank SAE. La juridiction était la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Le jugement, rendu le 14 mai 2019, énonçait une exigence apparemment simple : tout employeur dans l’UE doit enregistrer le temps de travail quotidien de chaque salarié. Les États membres qui ne l’exigent pas sont en infraction avec la directive sur le temps de travail.

Cinq ans plus tard, chaque histoire d’application du droit du temps de travail dans l’UE renvoie, directement ou indirectement, à cette affaire. L’arrêt de la Cour fédérale du travail allemande (BAG). Le décret-loi royal espagnol 8/2019. Les réformes grecques et polonaises. Même le débat interne lent au ministère français du Travail.

Ce billet explique ce que la CJUE a réellement décidé, pourquoi cela importe, ce que signifient « objectif, fiable, accessible » en pratique, et ce que le jugement n’a pas encore tranché.

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#Les faits de l’affaire

CCOO est un syndicat espagnol majeur. En 2017, il a déposé une action collective contre Deutsche Bank SAE (filiale espagnole de Deutsche Bank), arguant que la banque devait être tenue d’établir un registre quotidien du temps de travail pour tous les salariés. CCOO soutenait que sans ce registre, il était impossible de vérifier si les salariés dépassaient la limite légale de 40 heures hebdomadaires ou étaient rémunérés pour les heures supplémentaires.

À l’époque, la loi espagnole n’exigeait des employeurs que l’enregistrement des heures supplémentaires, pas des heures normales. La position de la banque était simple : elle respectait la loi espagnole telle qu’écrite, donc la plainte n’avait pas de fondement.

La Haute Cour nationale espagnole (Audiencia Nacional) a saisi la CJUE de la question : la directive sur le temps de travail (2003/88/CE), lue avec la Charte des droits fondamentaux de l’UE, impose-t-elle aux États membres d’obliger les employeurs à enregistrer les heures de travail quotidiennes, même si la loi nationale ne le prévoit pas ?

#La réponse de la Cour

Dans son arrêt du 14 mai 2019, la Grande chambre de la CJUE a répondu : oui.

Le passage clé :

« Les États membres doivent exiger des employeurs qu’ils mettent en place un système objectif, fiable et accessible permettant de mesurer la durée du temps de travail effectuée chaque jour par chaque travailleur. »

La motivation de la Cour reposait sur trois points :

#1. Les droits ne peuvent être vérifiés sans enregistrements

La directive garantit un plafond de 48 heures, 11 heures de repos quotidien, 24 heures de repos hebdomadaire et 4 semaines de congés payés. Aucun de ces droits ne peut être contrôlé sans enregistrement du temps de travail. Sans registre, ces droits restent théoriques.

#2. Sans enregistrements, la charge de la preuve est impossible pour les salariés

Quand un salarié réclame des heures supplémentaires ou dénonce un manquement au repos, il doit généralement le prouver. Sans registre tenu par l’employeur, cette preuve est quasi impossible. La directive vise à protéger les salariés, partie faible du contrat de travail, donc la charge de la preuve ne peut leur incomber.

#3. Le droit européen exige une protection effective

L’article 31(2) de la Charte des droits fondamentaux garantit à tout travailleur le droit à une limitation des durées maximales de travail ainsi qu’à des périodes de repos quotidiennes et hebdomadaires. La Cour a jugé que ce droit est vidé de sa substance sans mesure effective.

#Ce que signifient « objectif, fiable et accessible » en pratique

La Cour a utilisé trois adjectifs, chacun porteur d’une exigence.

#Objectif

Le registre ne peut pas reposer sur la mémoire volontaire du salarié en fin de journée. Il doit refléter le temps réellement travaillé, pas une estimation. Une note « travaillé du matin au soir » n’est pas objective ; un enregistrement avec heures de début et de fin l’est.

En pratique, cela exclut les tableaux Excel remplis par les salariés deux semaines après coup de mémoire. Cela autorise les logiciels de suivi du temps, les pointeuses, et les enregistrements papier faits quotidiennement et contrôlés par l’employeur.

#Fiable

Le registre doit être digne de confiance. Les modifications doivent être traçables. Le système ne doit pas permettre des réécritures silencieuses effaçant les heures supplémentaires d’hier. En cas de contrôle, le registre doit pouvoir être défendu.

Les journaux d’audit et les horodatages des modifications (fonctionnalités du plan Business de Timesheet) répondent à cette exigence.

#Accessible

Les salariés et les autorités du travail doivent pouvoir accéder au registre. Les salariés doivent pouvoir consulter leurs propres heures ; les inspecteurs du travail doivent pouvoir exiger les registres et les recevoir sous une forme exploitable.

Un fichier Excel verrouillé sur l’ordinateur du manager n’est pas accessible. Une interface de reporting lisible par les salariés et exportable en PDF ou CSV l’est.

#Ce que la Cour n’a pas dit

Le jugement a des limites claires. Il n’a pas précisé :

  • Quelle technologie utiliser. Un registre papier peut être conforme, tout comme une application mobile dernier cri. La Cour est neutre sur la forme.
  • Le niveau de détail requis. Le « temps de travail quotidien » est exigé ; la Cour n’a pas imposé un suivi minute par minute, ni par projet, ni par pause.
  • Qui finance le système. Cela relève des États membres. La plupart ont mis la charge sur les employeurs.
  • Les sanctions en cas de non-respect. La Cour a statué sur l’obligation ; les États fixent les conséquences.
  • L’articulation avec les modèles de travail fondés sur la confiance. La Cour a laissé la porte ouverte : les heures doivent être enregistrées, mais la conciliation avec des cultures de flexibilité relève du droit national.

#Mises en œuvre nationales : qui a fait quoi et quand

#Espagne (avant le jugement)

L’Espagne avait déjà légiféré de manière autonome : le décret-loi royal 8/2019, adopté le 8 mars 2019, rendait obligatoire l’enregistrement quotidien à partir du 12 mai 2019, soit deux jours avant le jugement de la CJUE du 14 mai 2019. Le décret impose à tout employeur espagnol d’enregistrer le début et la fin de chaque journée de travail, de conserver les registres pendant quatre ans, et de les rendre accessibles aux salariés, à leurs représentants et aux inspecteurs du travail. Voir le billet dédié à la loi espagnole sur le suivi du temps.

#Allemagne (avec retard)

L’Allemagne n’a pas légiféré immédiatement. La Cour fédérale du travail (BAG) a rendu l’arrêt 1 ABR 22/21 le 13 septembre 2022, jugeant que les employeurs allemands étaient déjà tenus d’enregistrer le temps de travail, sur la base de l’article 3(2)(1) de la loi sur la santé et la sécurité au travail, interprété à la lumière de CCOO. Une modification formelle de l’Arbeitszeitgesetz est encore en projet. Voir le billet sur l’Arbeitszeitgesetz.

#Grèce (2022)

La Grèce a introduit en 2022 l’obligation d’enregistrer numériquement tout le temps de travail, avec un déploiement progressif par secteur. Le système « Ergani II » a d’abord été mis en place dans certains secteurs, avec une couverture complète prévue pour 2026.

#France (encore partiel)

La France n’a pas adopté de réforme spécifique CCOO. Le droit français impose depuis longtemps le suivi du temps pour les salariés horaires et certains cadres, mais le système du forfait jours (contrat annuel en jours, très utilisé pour les cadres) reste controversé au regard du droit européen. La jurisprudence française post-CCOO est inégale.

#Italie (réforme limitée)

Le décret législatif 66/2003 imposait déjà un enregistrement du temps de travail, mais l’application était faible. Les contrôles se sont intensifiés depuis 2020, sans changement législatif majeur.

#Autres États membres

Les Pays-Bas, la Belgique et les pays nordiques avaient déjà des obligations de tenue de registres largement conformes à CCOO. La Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie ont mis à jour leurs guides mais sans lois nouvelles majeures. La Commission européenne a noté une « mise en œuvre inégale » dans son rapport 2023.

#Ce que cela signifie pour les employeurs

Si vous opérez dans un État membre de l’UE, que votre pays ait adopté ou non une loi spécifique CCOO, le cadre légal vous impose désormais de :

  1. Enregistrer le temps de travail quotidien de chaque salarié. Heure de début, heure de fin, pauses. Salariés au forfait, salariés horaires, cadres couverts par la directive doivent tous avoir un registre.
  2. Conserver les registres de manière fiable. Les modifications doivent être traçables, les données protégées contre la falsification.
  3. Rendre les registres accessibles. Les salariés doivent pouvoir consulter leurs heures ; les inspecteurs du travail doivent pouvoir obtenir les registres sur demande.
  4. Conserver les registres. Les durées de conservation nationales varient (deux ans en Allemagne, quatre ans en Espagne), mais cinq ans est une bonne base dans l’UE.

L’arrêt CCOO est une norme contraignante du droit européen. L’application nationale reste le point faible. Là où le retard est le plus grand (France, Italie, Pologne), l’inspection du travail cite encore CCOO dans ses mises en demeure.

#Comment Timesheet répond à CCOO

L’arrêt CCOO ne certifie pas de produits. Mais les exigences correspondent parfaitement aux fonctionnalités offertes par Timesheet :

  • Objectif : chaque saisie comporte des heures de début et de fin précises, captées en temps réel via minuteurs, automatisations (NFC, Wi-Fi, géorepérage) ou saisie explicite.
  • Fiable : le journal d’audit du plan Business enregistre chaque modification avec horodatage et utilisateur ; les données sont hébergées sur une infrastructure européenne.
  • Accessible : les salariés consultent leurs heures dans les applications mobile et web ; les exports PDF et Excel répondent aux demandes des inspecteurs du travail dans tous formats courants.

Pour la mise en place au quotidien, voir les billets sur les avertissements RH et les objectifs de temps de travail.

#Questions fréquentes

CCOO s’applique-t-il à moi en tant que freelance ?
Le jugement concerne la relation de travail salariée. Les indépendants véritables sont exclus, même si tenir une feuille de temps freelance reste une pratique courante pour la facturation. Le travail dissimulé (fausse indépendance) est de plus en plus contrôlé ; dans ce cas, l’obligation CCOO s’applique à l’employeur.

Mon pays n’a pas adopté de loi spécifique CCOO. Suis-je exempté ?
Non. Le jugement lie les États membres ; l’absence de loi nationale est un manquement de l’État, pas une autorisation pour les employeurs. Les inspecteurs du travail invoquent de plus en plus directement CCOO quand la loi nationale est floue.

Et si mon pays bénéficie de l’option de dérogation de l’article 22 ?
La dérogation concerne le plafond hebdomadaire de 48 heures, pas l’obligation d’enregistrement. Les employeurs dans ces pays (Royaume-Uni avant Brexit, Irlande, Malte) doivent toujours enregistrer le temps de travail ; ils bénéficient simplement d’un plafond légal plus élevé.

Puis-je me fier à des tableaux gérés par les salariés ?
La Cour n’a pas interdit les tableaux, mais ils échouent souvent à l’exigence de fiabilité en pratique. Un tableau modifiable rétroactivement sans trace n’est pas fiable.

Qu’en est-il des cadres dirigeants ?
La directive sur le temps de travail exonère les cadres dirigeants au sens strict à l’article 17(1)(a). Là où l’exemption s’applique, l’obligation d’enregistrement ne s’impose pas. Là où elle ne s’applique pas (et la définition stricte est laissée aux juridictions nationales), l’obligation s’impose.

#Résumé

  • L’arrêt C-55/18 de la CJUE du 14 mai 2019 impose à tous les États membres d’exiger l’enregistrement du temps de travail pour tous les salariés
  • Le système doit être objectif, fiable et accessible
  • L’Espagne a anticipé la décision, l’Allemagne a suivi trois ans plus tard, plusieurs pays sont encore en retard
  • La Cour ne précise ni technologie ni granularité, seulement que le temps de travail quotidien doit être mesurable
  • Les employeurs doivent enregistrer heures de début, de fin et pauses, conserver les données et les rendre accessibles

#Sources

#Pour aller plus loin

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Cet article fournit des informations générales et ne constitue pas un avis juridique. Vérifiez les textes et règles applicables à votre situation.

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